Les Flammes de la Guerre

C'est une époque sombre et sanglante, une époque de démons et de sorcellerie, une époque de batailles et de mort. C'est la Fin des Temps.
 
AccueilFAQRechercherMembresGroupesS'enregistrerConnexion

Partagez | 
 

 Le Chat

Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Aller en bas 
AuteurMessage
Arduilanar
L'Effrayant
avatar

Messages : 8176
Date d'inscription : 20/08/2008
Age : 24
Localisation : En exil dans le Vieux Monde

Feuille de personnage
Nom: Arduilanar
Race/Faction: Asur
Détails: Seigneur de Caledor

MessageSujet: Le Chat   Jeu 10 Sep - 21:17


La belle Danatu, étendue sur sa banquette, refusa les olives au citron confit que son esclave lui présentait. Elle refusa encore le plat de boulettes d’agneau au cumin, puis les chaussons au fromage et aux épinards. Quand arriva l’assiette de pâtisseries – de délicates petites merveilles à la pâte doré et croustillante, garnies de noix et d’amandes et nappées d’un sirop au miel de figuier – son estomac vide la tirailla en même temps qu’une lueur d’avidité passait dans son regard. Danatu ne céda pas, néanmoins, et elle congédia l’esclave d’un geste élégant de son bras nu.
Puis elle jeta un œil à son époux, le seigneur-marchand Isham. Celui-ci, étendu sur sa propre banquette, mâchait son dessert d’un air absent, quelques miettes de pâtisserie fichées dans sa barbe. Danatu soupira intérieurement. Son cher époux n’avait même pas remarqué son petit manège, qu’elle s’était pourtant employée à rendre aussi peu subtil que possible.
Non contente de dédaigner le repas, elle avait volontairement négligé sa parure et sa coiffure ; elle s’était à peine maquillée, se contentant d’un fard léger autour des yeux. Et dans un suprême effort contre elle-même, elle avait été jusqu’à dépareiller les couleurs de sa tenue, choisissant une robe mauve à motifs orpin, et un châle de soie vert anis. Danatu détestait chacune de ces teintes individuellement ; mises côte à côte, elles auraient dû faire frémir de dégoût n’importe quel être doté d’un sens normal de la vue.
Mais le seigneur-marchand Isham, lui, paraissait ne rien remarquer –ni le petit jeu avec la nourriture, ni le manque de soin apporté à son apparence. L’âge l’avait-il donc rendu aveugle ? Certes, ses tempes grisonnaient, et il avait parfois besoin de stimulants pour honorer sa jeune épouse. Mais enfin, il ne pouvait pas déjà être sénile ? Danatu dut finir par se résigner. Mettant de côté son orgueil féminin, elle se résolut à faire elle-même part de son problème à son vieil idiot de mari.

— Mon tendre époux, commença-t-elle d’une voix plaintive.
Machinalement, Isham lui répondit :
— Oui, ma douce ?
— Oh, mon tendre époux, répéta-t-elle. Si tu savais, si tu savais comme les jours me sont longs en ton absence…
— Mon absence… parut-il acquiescer. Puis, flairant sans doute le piège et se reprenant : Oui, ma colombe ? Un souci t’affligerait-il ?
— Mon époux, mon tendre époux, reprit Danatu en chargeant sa voix de désespoir. Ô combien je me sens seule loin de toi, dans cette grande maison vide, oui, bien seule !...

Isham avait certainement reconnu ce ton à présent : celui que sa femme adoptait quand elle cherchait à obtenir quelque chose.
— Seule, ma Danatu ? Allons, tu as deux esclaves rien que pour te coiffer, t’habiller et te divertir. Et j’ai racheté un cuisinier spécialement pour toi il y a trois mois. Ne me dis pas que tu as besoin d’un nouveau domestique.
— Non, non, rien de tout cela, mon tendre époux. Mais… Et bien, mon amie Sawash, la femme du marchand Kadassu, a reçu un petit animal il y a quelques semaines, et elle en est très heureuse. Nous aussi, peut-être, pourrions-nous en adopter un…
Devant le regard perplexe de son mari, elle se dépêcha de reprendre.
— Je veux parler d’un animal de compagnie, bien sûr. Vraiment, tu devrais voir le petit chien de Sawash, il est adorable ! Il est d’une race très rare, Kadassu l’a fait venir exprès des îles de Drayah ; il est gentil et très affectueux, un véritable amour.
— Oh, fit Isham d’un air ennuyé, c’est donc de cela qu’il s’agit ? Toi aussi, tu comptes céder à ce… cet engouement ridicule pour les animaux pour dames ?
— Toutes les bonnes familles en adoptent, tu sais. Kadassu et Sawash, bien sûr, mais aussi Nidin, la femme de Naqid, et même Azara, l’épouse du Sipparite, qui a reçu un oiseau chanteur. Il y a ce marchand dahirien, Yaya ou je-ne-sais-quoi, qui s’est spécialisé dans le commerce des animaux exotiques ; on dit qu’il vend de vraies merveilles. Allons, mon époux, ne serais-tu pas satisfait de voir la tête de tes amis, si nous leur disions que nous avons un animal de chez le Dahirien ?

Danatu s’attendait à ce qu’Isham ne cédât pas si facilement ; elle ne s’était pas trompée.
— Vraiment, ma tendre épouse…J’ai été élevé dans un monde où les chiens gardent les maisons et où les oiseaux vivent dans les arbres. Quand je vois de petits animaux frisés être bichonnés par leurs maîtresses, je suis consterné de voir comment nous avons corrompus ceux qui nous servaient. Ces… créatures dégénérées, ne servent plus à rien, hormis à attendrir le faible cœur des femmes. Non, mon rayon de miel, tu as déjà tout ce que tu peux souhaiter : la beauté, la jeunesse, un mari aimant, des domestiques dévouées, autant de robes et de bijoux que tu peux en imaginer. Je ne veux pas céder à ce qui ne me paraît être qu’un caprice.

Un beau discours… qui semblait avoir été préparé. Danatu n’eut d’autre choix que de surenchérir. Ses yeux s’embuèrent de larmes, et elle joignit ses mains dans une attitude implorante, se jetant aux pieds de son mari.
— Ô cruel, dit-elle d’une voix tremblante, ton épouse légitime se confie à toi dans sa détresse, pâle et rendue malade par le chagrin ; mais toi, cœur insensible, plutôt que de compatir, tu préfères encore t’en moquer et la traiter d’enfant capricieuse. Que souhaites-tu, Isham ? Que je dépérisse d’ennui et de solitude ? Ou bien cherches-tu à nous humilier tous deux, en faisant de nous le dernier couple de la ville à adopter un animal familier ? Aah, qu’ai-je fait, qu’ai-je fait aux dieux, pour mériter…
— C’est bon, c’est bon, la coupa Isham. Puisque c’est pour le bien de ma jeune épouse, je ne peux pas refuser. N’ai-je pas fait serment devant les dieux de prendre soin de toi ? Nous rendrons visite à ton Dahirien, si c’est pour te faire plaisir.

Alors Danatu se leva pour aller étreindre son époux, dans un geste d’euphorie soigneusement calculée :
— Oh merci, merci, mon tendre époux ! Mon tendre, tendre…
Tandis qu’Isham lui rendait ses caresses, Danatu le vit sourire en coin, et elle se demanda fugacement s’il ne faisait pas tout ça pour le seul plaisir de la voir se donner en spectacle.


_________________
Amarthan Locëcundion, Fils du Dragon
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
Arduilanar
L'Effrayant
avatar

Messages : 8176
Date d'inscription : 20/08/2008
Age : 24
Localisation : En exil dans le Vieux Monde

Feuille de personnage
Nom: Arduilanar
Race/Faction: Asur
Détails: Seigneur de Caledor

MessageSujet: Re: Le Chat   Jeu 10 Sep - 21:17

Deux jours plus tard, le seigneur-marchand Isham et la belle Danatu partirent chez le Dahirien, comme promis, voyageant dans le même palanquin comme un couple de jeunes mariés. Ils traversèrent la rue des Orfèvres en direction du Quartier des Diplomates, mais bifurquèrent avant les jardins de Shimur, et en moins d’une heure le palanquin était arrivé devant la grande bâtisse qui leur avait été décrite, à la façade blanche ornée de fresques animalières.
Le palanquin arrêté, leurs esclaves les aidèrent à descendre, puis le portier du bâtiment les introduisit à l’intérieur. Presque aussitôt, un petit homme replet se précipita à leur rencontre, se dandinant dans la robe plissée caractéristique du pays de Dahir.
— Bienvenue, nobles hôtes ! Seigneur, noble dame, Yahaliuma Hestili a l’honneur de vous accueillir chez lui. Prenez place, prenez place, je vous en prie !

Babillant joyeusement et sans interruptions, le petit Dahirien les installa sur des banquettes de bois marqueté, leur faisant servir des rafraîchissements et des friandises à la pistache. Il les pria de bien vouloir l’appeler Yaha, comme ses clients et ses amis le faisaient ; il s’enorgueillit d’être le fournisseur en animaux rares de la plus haute société aqramite, notamment de plusieurs membres influents du Conseil ; puis ajouta, sur le ton de la confidence, que le Palais lui-même aurait peut-être bientôt besoin de ses services. Pour finir, il s’enquit du motif de leur visite, et poussa une exclamation de ravissement en apprenant qu’il se trouvait face à de bons amis de plusieurs de ses clients les plus estimés.
— Mais oui, j’ai bien l’honneur de compter le seigneur Naqid Hashurum dans ma clientèle ! Et le noble Kadassu mar Eshrid, dites-vous ? Ah, ce doit être celui qui m’a demandé un chiot drayahi. Connaissez-vous cette race, seigneur Isham ? Ils font fureur de Gardhaban à Sippar : les dames les plus fortunées se les arrachent, car ils sont d’une nature particulièrement attachante, très affectueux, et...
— J’en ai entendu parler, oui, le coupa le seigneur-marchand un peu agacé. Nous serait-il possible, à présent, de voir ce que vous avez à nous proposer?
— Très certainement, répondit le Dahirien sans se départir de son entrain. Je parle, je parle, et j’en oublie l’essentiel. Si vous voulez bien me suivre ?

Yaha mena Isham et Danatu à travers les différentes pièces de sa bâtisse. La première salle, où étaient disposés des paniers d’osier en nombre impressionnant, paraissait bourdonner sourdement.
— Ici sont élevés des insectes précieux, commenta le Dahirien. Punaises bleues de Nahrana, frelons noirs de Baharat, terribles mantes-faucheuses des contrées du Nord. Sans parler des araignées, et de certains scorpions particulièrement dangereux importés d’Amarah. Les guérisseurs trouvent de nombreuses applications utiles à leurs venins, mais ils n’ont jusqu’à présent guère eu de succès comme animaux de compagnie, je dois bien le reconnaître.

Pour toute réponse, Danatu fit une moue dégoûtée, et ils passèrent à la salle suivante, qui s’anima de pépiements et de sifflements à leur arrivée.
— Peut-être qu’un animal à sang-froid vous tenterait, noble dame ? Certains apprécient leur originalité et la touche d’exotisme qu’ils apportent à un intérieur. Je ne vous propose pas de serpent venimeux, bien sûr, mais un de ces lézards à langue bleue, peut-être... Non ? Si vous préférez quelque chose de plus classique, je peux vous proposer un de nos oiseaux. Voyez donc ! Les couleurs de ceux-ci sont tout à fait remarquables ; ils viennent des îles de Kush, où les indigènes se parent de leurs plumes. J’ai aussi des oiseaux chanteurs, dont la voix ne saurait manquer de vous faire fondre. Celui-là, même, a le don merveilleux d’imiter la parole humaine : le résultat est tout à fait troublant.
— Je n’apprécie pas l’idée qu’un reptile puisse traîner sous mes meubles, répondit Isham les sourcils froncés. Quant aux oiseaux... Et bien, j’ai peur que leurs piaillements ne me deviennent vite insupportables.
— Le client a toujours raison, concéda Yaha avec affabilité. Très bien, nobles hôtes, nous pouvons donc poursuivre.

Le petit groupe traversait à présent la cour intérieure. Un de ses murs était percé d’alcôves, fermées par d’épais barreaux de bois, où sommeillaient de grandes bêtes.
— Un souvenir de ma spécialisation première, commenta le Dahirien. Avant que se généralise l’engouement pour les animaux domestiques, je vendais principalement des animaux dédiés à la chasse. J’en ai gardé quelques uns, par attachement plus qu’autre chose : un vieux guépard, un couple de civettes d’Ayu, cet élégant chien du Darsthan et... hum, je crois que nous n’allons pas nous attarder. La dernière salle devrait vous offrir satisfaction.

Dès qu’ils y pénétrèrent, le visage de Danatu s’éclaira d’une expression d’émerveillement ravi. Dans cette pièce, le marchand de Dahir gardait les plus douces et les plus adorables des créatures. De petits chiens au pelage soyeux jappèrent en remuant la queue quand la jeune femme s’approcha d’eux ; derrière les barreaux de sa cage, un singe lui fit des grimaces ; dans un grand baquet d’eau, même, un hippopotame nain à la peau rose barbotait joyeusement.
— Je vous en prie, sentez-vous libres d’explorer la pièce à votre aise pour trouver celui qui vous convient. En est-il un qui ait déjà attiré votre attention, noble dame ?
— Le petit singe est si drôle, commença Danatu. Puis, s’exclamant : oh ! mais qu’est-ce que... Oh, mon époux, viens vite voir !
Elle avait saisi dans ses bras un chat à la blancheur éclatante. Sa fourrure, d’une longueur tout à fait inhabituelle, était épaisse et duveteuse, lui donnant l’aspect d’une boule de coton d’où dépassaient seulement un museau et des oreilles roses. Dans un panier d’osier, deux chats semblables dormaient, confortablement lovés sur un coussin.

— Un excellent choix, commença Yaha. Vous avez eu l’œil, sans aucun d...
— Mais enfin, l’interrompit Isham en s’adressant à Danatu, ce n’est qu’un... un chat ? Si c’est un chat que tu voulais, ma douce épouse, il y en a des centaines qui infestent le quartier du port et dont on peine à se débarrasser. Je ne voudrais pas qu’on me prenne pour un pingre, à offrir un chat à ma femme !
— Si je peux me permettre, seigneur-marchand, reprit le Dahirien, ces chats n’ont rien d’ordinaire, et personne ne songerait à vous taxer d’avarice. Ils viennent de loin, loin au Sud, des terres australes où règne l’hiver perpétuel. Voyez-vous leur pelage, d’une épaisseur et d’une couleur blanche exceptionnelles ? C’est qu’il leur sert à endurer le froid de ces régions, tout en leur permettant de se dissimuler dans la neige. Quant aux chats d’Aqram, peuh ! De sales gredins aux yeux torves et au poil miteux, qui ne méritent pas mieux que vivre dans les immondices. Alors que ces petites merveilles... Ils ont besoin des plus grands soins, savez-vous. Une nourriture choisie avec soin, de l’eau claire et pure, un brossage soigneux matin et soir ; et surtout, surtout, de la fraîcheur ! Ces petits chéris sont faits pour vivre dans des demeures luxueuses et bien ventilées : laissez-en un s’échapper au dehors, et je vous assure qu’en deux jours il aura succombé à la chaleur qui règne dans votre cité, particulièrement en cette saison.
— S’il te plaît, mon époux, implora Danatu.
— Tout cela est bien beau, dit Isham, mais enfin, combien prétendez-vous qu’un de ces animaux vaut ?
— Et bien... Compte tenu de leur grande rareté, des difficultés à assurer leur transport depuis le Sud, et enfin les soins qu’ils me coûtent quotidiennement... Douze statères.
— Presque cinquante drachmes pour un chat ?
— Mes excuses, seigneur, mais je parlais de statères d’or, bien entendu.

Isham s’étouffa, sa figure virant à l’écarlate puis au cramoisi.
— Leur prix quelque peu prohibitif, expliqua tranquillement le Dahirien, a fait que je n’en ai pas encore vendu plus de deux dans tout Aqram – et à des personnages des plus importants. Votre dame semble beaucoup y tenir, cependant, si vous préférez un article un peu moins onéreux...
Six cent drachmes ?! éructa Isham en reprenant enfin son souffle. Six cent drachmes pour un vieux matou ?
— Cinq cent soixante-seize, seigneur. Vraiment, il me peinerait de devoir priver votre charmante épouse de ce que son cœur désire. Je suis disposé à faire un effort : onze statères et deux tiers.
— Six statères, répliqua Isham que le sens du marchandage avait tiré de sa stupeur. Et cinq mesures de toile sarumite.
— Vraiment, seigneur, vous devez plaisanter. Onze statères et demi.

La négociation fut d’une rare âpreté, et s’étala sur plus d’une demi-heure. Enfin Yaha finit par céder :
— Dix statères d’or et cinq mesures de soie fine, c’est d’accord, seigneur-marchand. On peut dire que vous êtes durs en affaires, vous Aqramites !
Isham n’était pas de cet avis. Il avait plutôt la sombre impression que le petit homme dodu l’avait plumé, avec son sourire mielleux qui ne le quittait jamais. Tout ça pour un bon dieu de grippeminaud – le prix d’un esclave de garde !
Danatu ne cessa de le cajoler, se serrant contre son bras pendant tout le temps qu’il mit à remplir le contrat de vente puis à apposer son sceau.
— Surtout, fit le Dahirien dont la faconde était désormais insupportable aux oreilles d’Isham, n’oubliez pas de lui porter les soins dont je vous ai parlés. C’est une créature fragile et délicate, elle nécessite la plus grande attention !

Pendant le trajet de retour, Danatu se pressa contre son époux dans le palanquin – tout en gardant, bien sûr, une main sur le couvercle du panier qui contenait l’animal si précieux.
— Merci, mon doux mari, susurra-t-elle à son oreille. Je bénis les dieux pour le jour où nous nous sommes mariés. Et la tête que mes amies vont faire...
Isham ravala sa mine maussade et se força à sourire.
— Ce qui compte, c’est de t’avoir fait plaisir. N’est-ce pas, ma tendre épouse ?
Et en effet, c’était bien là tout ce qui importait – pas qu’il ait eu à acheter un chat, un singe, un collier ou une esclave. Sa jeune épouse avait eu ce qu’elle désirait, il avait donc rempli son engagement, et c’était maintenant à elle de remplir le sien.
Le sourire d’Isham s’élargit. Il n’aurait peut-être pas besoin de stimulants, ce soir.

_________________
Amarthan Locëcundion, Fils du Dragon


Dernière édition par Arduilanar le Jeu 10 Sep - 21:21, édité 1 fois
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
Arduilanar
L'Effrayant
avatar

Messages : 8176
Date d'inscription : 20/08/2008
Age : 24
Localisation : En exil dans le Vieux Monde

Feuille de personnage
Nom: Arduilanar
Race/Faction: Asur
Détails: Seigneur de Caledor

MessageSujet: Re: Le Chat   Jeu 10 Sep - 21:19

Le seigneur-marchand vit son épouse passer les jours suivants dans un état proche de l’euphorie, le laissant quelque peu pantois. Il n’avait pas souvenir de l’avoir déjà vue dans cet état : elle donnait des ordres dans toute la maison en courant, loin de l’allure digne qu’aurait dû adopter une femme de sa condition ; après avoir demandé qu’on réservât l’étage à son animal chéri et qu’on fermât tous les volets de bois ajouré, elle s’assura qu’il ait boisson et nourriture à volonté, fit installer dans chaque pièce un endroit où il pourrait se reposer ; elle menaça des pires représailles celui de ses esclaves qui, par malice ou maladresse, oserait nuire au confort de son protégé.
Isham se demandait si elle aimait à ce point cet animal, ou si ce n’était pas plutôt l’idée de bientôt exhiber son nouveau jouet devant ses amies qui l’emballait tant. Probablement les deux. Il aurait presque pu se sentir jaloux, de voir tant d’attentions et marques d’affection dévolues à la boule de poils – lui, jaloux d’un chat ! Cependant, il était bien obligé de reconnaître que la situation lui profitait également : Danatu montrait, la nuit, autant d’entrain que le jour, et lui se prêtait volontiers au jeu. Ce n’était peut-être plus très raisonnable, à son âge, mais dieux que c’était bon !

Danatu s’amusait follement. Avec l’aide de l’esclave chargée de sa coiffure et de son maquillage, elle avait entrepris de transformer Douceur-d’hiver en une vraie petite dame aqramite, élégante et raffinée – ses servantes avaient beau prétendre que l’animal possédait des attributs masculins, elle refusait de le voir autrement que comme une femelle. Le poil blanc avait donc été démêlé soigneusement, avec le propre peigne en ivoire de la maîtresse de maison ; les griffes effilées avaient été doucement récurées. Pas moyen par contre de faire entrer Douceur dans son bain. Quand la servante avait tenté d’employer la manière forte, elle avait seulement obtenu des coups de griffe et une vilaine morsure au bras ; puis Danatu la tança vertement pour avoir malmené la petite bête, pendant que le chat, qui s’était réfugié un peu plus loin, se léchait la patte l’air de rien. Un compromis fut finalement trouvé, et l’on imprégna la fourrure soyeuse de parfum, un mélange onéreux de nard et de jasmin qu’Isham avait offert à sa femme peu après leur mariage.
Une fois Douceur-d’hiver convenablement pouponné, il était temps de l’apprêter. Si Danatu avait renoncé à lui faire confectionner une robe adaptée à sa morphologie, du moins pour le moment, elle prit grand plaisir à nouer des rubans rouge cerise dans son pelage immaculé. Puis elle accrocha autour de son cou un collier de perles de verre, du même bleu saphir que ses yeux, et enfin choisit dans sa collection une paire de boucles d’oreilles en bronze doré qu’elle ne portait plus depuis des années. Elle réussit à placer adroitement la première, en prenant le chat par surprise ; mais aussitôt celui-ci se rebiffa, cracha, et s’enfuit pour aller se cacher sous un lit.
— Mais ma Douceur, tenta de le raisonner sa propriétaire, tu devrais savoir qu’il faut souffrir pour être belle !
Rien n’y fit. Danatu dut envoyer son esclave chercher un bout de viande crue en cuisine, et seulement alors l’animal consentit-il à sortir de son repaire, chipant le morceau sanguinolent et l’avalant goulument. Puis, tandis qu’il se léchait les babines, Danatu poussa un soupir charmé et déclara qu’il était « vraiment trop adorable ».

C’est très fière d’elle qu’elle alla présenter le résultat à son époux quand il rentra le soir. Isham put ainsi observer, d’un œil désabusé, le pauvre chat frotter sa tête contre les pieds de tous les meubles pour essayer de se débarrasser des ornements dont il avait été affublé.
— Il est à craquer, tu ne trouves pas ? minauda Danatu.
— Charmant, répondit Isham sans conviction.
— As-tu seulement vu ses petites pattes ? rit-elle. Avec ses longs poils, on dirait qu’il porte des pantalons bouffants, juste comme les marins dariotes.
Grands dieux, frémit Isham.
— Au fait, reprit son épouse en recouvrant un peu de son sérieux, ça ne te dérange pas si j’invite quelques amies demain ? Tu seras en train de conclure tes affaires en ville, elles ne pourront pas te déranger. Il faut absolument qu’elles voient Douceur-d’hiver ?
— Douceur de ?... Oh, tu veux dire le chat. Et bien, ma chère épouse, je n’ai rien à te refuser. Tu essaieras juste de ne pas te montrer trop… triomphante, devant tes amies, hmm ?
— Moi ? demanda la jeune femme en affectant un air innocent. Enfin, mon cher époux, tu me connais bien pourtant : j’ai toujours su me montrer humble dans la victoire.

— Douze statères d’or ! claironnait Danatu. Oui, douze statères, vous entendez bien. Mon Isham a commencé à négocier, bien sûr, pour la forme – après tout nos hommes sont tous les mêmes, ils ont le commerce dans le sang et leur fierté à défendre. Mais enfin, il n’a pas cherché à marchander bien longtemps, car après tout l’état de ses finances lui permet bien des petites folies de ce genre. Vous ai-je dit que les affaires marchaient particulièrement bien en ce moment ?
— Oui, ma chère, répondit Sawash avec un grand sourire. Au moins une dizaine de fois.
L’épouse d’Isham et ses invitées devisaient allégrement en buvant du lait caillé sucré et grignotant des gâteaux fourrés aux dattes, installées sur les mêmes banquettes où, quelques jours plus tôt, Danatu avait obtenu de son mari la promesse de se rendre chez Yaha.
— Enfin, ma très chère, dit Azara la Sipparite de sa voix teintée des chauds accents du Nord, il va falloir que tu nous expliques : qu’est-ce qui a bien pu te prendre de demander un chat ? A ce prix-là, ton époux aurait plutôt pu t’acheter un lion !
Les femmes pouffèrent, mais Danatu répondit sans se laisser démettre :
— Et qu’aurais-tu voulu que je fasse d’un lion, ma douce Azara ? Je n’ai pas, comme toi, d’amour pour les bêtes fauves ; je ne citerai que ton mari, dont tout Aqram sait qu’il ronfle comme un ours.
De nouveaux rires parcoururent l’assemblée.
— Que ta langue est acérée, ma chérie ! fit Sawash de son ton langoureux. Cependant, je remarque que tu n’arrêtes pas de nous parler de ton chat, et que nous n’en avons toujours pas vu la couleur.
— C’est exact, concéda Danatu. D’ailleurs tu connais l’adage, les meilleures choses sont celles qui se font attendre. Fort bien, je prends note de vos suppliques, mesdames, et je ne vais pas vous faire languir plus longtemps.
Frappant sèchement dans ses mains, elle appela sa servante :
— Va à l’étage et descends-nous Douceur-d’hiver. Oh, et assure-toi bien, avant, que toutes les portes et fenêtres du rez-de-chaussée sont soigneusement closes. Gare à toi s’il file dans la rue !

Un court instant plus tard, on entendit les pas de l’esclave qui redescendait de l’étage. Les amies de Danatu se tenaient immobiles, aussi avides et impatientes que des poules avant la distribution de grain. Enfin le chat fit son apparition, petite boule de poils d’une blancheur immaculée aux rubans rouges, lové entre les bras de la servante. Dans un silence quasi-religieux, celle-ci s’approcha, à pas si prudents qu’on eût cru qu’elle tenait une idole sacrée entre ses mains.
— Alors, est-ce que ma Douceur n’est pas adorable ? se flatta Danatu.
Aussitôt les poules se mirent à caqueter, chacune cherchant à y aller de son commentaire tout en tendant la main vers l’animal pour le caresser, le palper, le toucher. Mais le chat, terrorisé par le bruit et l’irruption soudaine de tant de mains étrangères, rabattit ses oreilles en arrière et se dégagea de la prise de la servante. Il grimpa sur ses épaules en labourant sa peau puis bondit en un seul mouvement fluide, avant de détaler comme un fou.
— Sotte, sotte ! hurla sa maîtresse. Tu l’as encore laissé s’échapper ! Et bien file donc, rattrape-le !

La malheureuse se précipita derrière l’animal qui fonçait vers les cuisines. On entendit des exclamations de surprise, puis un grand fracas et le bruit de céramique qui se brise.
— Maîtresse, revint l’esclave en gémissant et en courbant le dos comme pour recevoir le bâton, votre chat, il… il est sorti dans la cour…
— Mais… balbutia Danatu folle de rage. Sotte, triple sotte ! N’avais-je pas dit de tout fermer ?
— Vous aviez dit, maîtresse… la rue… la rue, pas la cour…
— Je te ferai battre ! Fouetter au sang ! Tu seras jetée dehors, avec les lépreux et les catins...

Danatu ne put étendre davantage la liste des sévices qu’elle prévoyait, car de petits cris aigus résonnaient depuis l’extérieur où toutes ses amies avaient accouru :
— Il est dans l’arbre, je le vois !
— Que les esclaves lui jettent donc des pierres jusqu’à le faire descendre !
— Non !
Danatu se jeta parmi elles, en larmes.
— Ma Douceur, descends, je t’en supplie ! Allons, allons, mon chéri…
Elle pouvait apercevoir la tache blanche et rouge, pourtant presque entièrement dissimulée par le feuillage pourpre du grand arubier qui poussait dans la cour.
— Douceur, implora-t-elle, s’il te plaît…
— Oh, il a bougé ! cria une des femmes en pointant son doigt.
Le chat avait en effet sauté de l’arbre jusqu’au toit en appentis, qui ceignait la cour entre le rez de chaussée et l’étage. Après un instant passé assis, comme pour narguer ses spectatrices, il s’avança tranquillement sur les lattes de bois jusqu’à une des tentures qui pendaient sur le mur. Il prit le temps de calculer soigneusement son bond, puis s’élança et planta ses griffes dans le tissu épais, et en quelques secondes il s’était retrouvé sur le toit-terrasse.
— Douceur, Douceur !... continuait de héler en vain sa maîtresse. Puis, retrouvant brièvement ses esprits, elle ordonna : Esclaves ! Montez sur le toit, et ramenez-le-moi ! Ramenez-le-moi à tout prix !
Danatu se laissa ensuite doucement tomber à genoux, hoquetant et sanglotant. C’est à peine si elle sentit la main faussement compatissante de Sawash sur son épaule.
— Oh, chère âme, nous sommes tellement désolées pour toi.

_________________
Amarthan Locëcundion, Fils du Dragon
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
Arduilanar
L'Effrayant
avatar

Messages : 8176
Date d'inscription : 20/08/2008
Age : 24
Localisation : En exil dans le Vieux Monde

Feuille de personnage
Nom: Arduilanar
Race/Faction: Asur
Détails: Seigneur de Caledor

MessageSujet: Re: Le Chat   Jeu 10 Sep - 21:20

Isham se demandait s’il devait se mettre en colère tout de suite ou se retenir encore un peu. Après une difficile journée passée à négocier les termes d’un contrat d’import avec un vendeur de coton shoranite, qui ne pipait pas un mot de qareshite et s’exprimait dans un dariote teinté d’un fort accent, le seigneur-marchand avait eu la mauvaise surprise de retrouver sa maison endeuillée. Une lourde atmosphère pesait sur les salles étrangement silencieuses ; la moitié des esclaves semblait manquer, et les autres affichaient un air si morose et si accablé, qu’Isham avait d’abord cru qu’il était arrivé malheur à Danatu.
Rien de tout cela. Son épouse avait seulement laissé filer le chat en voulant l’exhiber devant ses « amies » ; elle avait beau accuser la femme de chambre pour sa maladresse et sa stupidité, Isham savait bien qu’il n’y avait pas lieu de blâmer l’esclave qui obéit à des ordres mal énoncés.
Las, il contempla le visage de Danatu, marqué par les larmes qui avaient étalé son fard en de longues traînées noires et rouges. Qu’il la trouvait donc laide quand elle pleurait. Au moins, son chagrin semblait sincère. Si toute une vie vouée au commerce – et surtout, à maintenir à flot trois mariages – avait bien appris une chose au seigneur-marchand, c’était que la douceur et la diplomatie pouvaient aussi avoir leur intérêt ; aussi s’arma-t-il de toute la patience dont il se sentait capable, et s’efforça-t-il de rassurer son épouse plutôt que de la brimer.
— Nous allons, bien le retrouver, ce chat, glissa-t-il tendrement. N’est-il pas reconnaissable entre tous, unique dans toute la ville ? Je vais faire savoir que nous le cherchons, en offrant une récompense généreuse à qui le trouvera. Un joli chat blanc, avec des rubans roses…
— Rouge, corrigea sa femme entre deux reniflements. Rouge cerise.
— Exactement, rouge cerise. Et bien, avec un tel luxe de détails, assurément personne ne pourrait le manquer !
— Mais tu te rappelles ce qu’a dit Yaha ? gémit encore Danatu. Il n’est pas fait pour vivre dehors. Un ou deux jours dans la rue, et…
— Ton chat est un petit malin : il aura bien trouvé un endroit frais où se cacher ! Je parie même qu’il ne tardera pas à revenir de lui-même, dès que la nuit sera tombée. Et tu le trouveras demain matin au pas de la porte, quand tu te réveilleras…

Malgré les promesses réconfortantes de son époux, Danatu passa une nuit agitée, peuplée de cauchemars et de visions dérangeantes. Elle et Isham étaient devenus deux chats, qui se disputaient en crachant et feulant ; et le chat-Isham finissait par la monter en la mordant sauvagement au cou et en griffant ses flancs. Plusieurs fois aussi elle se réveilla, jurant avoir entendu des miaulements en provenance de la cour. Mais, avec une déception chaque fois renouvelée, elle dut bien se rendre à l’évidence, après chaque vérification à la fenêtre, qu’il ne s’agissait que du fruit de son imagination.
Elle traîna ensuite toute la matinée dans son lit, pendant que son époux gérait les comptes de la maison avec leur intendant. Elle le rejoignit seulement au moment du déjeuner, mais bouda le repas simple de volaille rôtie et fromage aux figues, l’estomac serré par l’inquiétude. Elle ne pouvait s’empêcher d’imaginer Douceur-d’hiver agonisant dans quelque ruelle sombre des bas-quartiers ; terrassé par la chaleur de midi, déchiqueté par une meute de chiens errants ; ou, pire encore, écorché vif et présenté sur un étal de boucher… Cette dernière pensée lui ayant définitivement coupé l’appétit, elle s’excusa auprès d’Isham avant de quitter la table.
Elle ne devait pas se laisser aller à l’abattement. Au plus profond d’elle-même, elle était persuadée que le chat était en vie, quelque part, et qu’il suffisait de le retrouver. Mais les esclaves envoyés à sa recherche s’étaient révélés tristement inefficaces, et Danatu n’allait pas arpenter elle-même les rues mal famées d’Aqram – elle s’en serait sentie capable, pour Douceur, mais enfin ce n’était pas la place d’une femme de sa condition. Il ne lui restait qu’à espérer que la récompense promise par son époux fasse son œuvre ; ça, et espérer que les dieux se montrassent cléments…
Voilà qui était une bonne idée. Danatu n’était pas très pieuse, mais comme toutes les femmes d’Aqram elle savait qu’il pouvait parfois être profitable de s’attirer les bonnes grâces de Bellitu, Epouse Divine et Dame Très Attentionnée. Et après tout, cela lui aérerait l’esprit de se rendre au temple. Aussitôt elle commença ses préparatifs. Aidée de sa seconde femme de chambre, récemment promue à la parure et la coiffure après la disgrâce de la première, Danatu se choisit une tenue élégante mais d’une grande sobriété, bleu nuit avec des franges blanches ; elle se maquilla et se parfuma avec la discrétion de rigueur pour les lieux saints.
Avant de partir, elle alla embrasser Isham. Celui-ci se dit ravi de la voir de nouveau sur pied, et la félicita de son initiative qui, selon lui, ne manquerait pas de porter ses fruits. Une fois son épouse partie, toutefois, il se demanda avec une certaine appréhension où ce nouveau revirement allait bien la mener. Elle ne comptait quand même pas tourner bigote ?

Une fois au temple de Bellitu, Danatu retrouva un peu de gaieté et d’entrain. La large cour pavée était occupée en bonne partie par les étals des marchands, proposant tout le nécessaire pour les offrandes ; leur couleur offrait un contraste agréable avec l’austérité du lieu et des fidèles. La jeune femme passa un long moment entre les étalages, choisissant avec soins ses présents pour la Dame. De jolies guirlandes de fleurs d’oranger, d’abord, puis de petits pots de miel de jujubier et de mélasse de grenade ; elle acheta aussi une toute jeune agnelle blanche, que les prêtres sacrifieraient lors de la cérémonie du soir. Evidemment, elle ne pouvait pas faire d’offrande sans encens, aussi prit-elle de petits cônes d’un mélange aromatique importé d’Ayu, composition subtile de benjoin, de santal et d’oliban dont le parfum la laissa rêveuse.
Une fois l’agnelle remise à un employé du temple, Danatu monta les quelques marches qui menaient au naos. La statue de l’Epouse Divine n’était pas accessible aux profanes hors des jours de fête, bien sûr, les fidèles déposaient donc leurs dons dans l’antichambre, devant les lourdes de portes de cèdre renforcées de bronze.
— Danatu ! Mais quelle surprise !
La jeune femme se retourna instinctivement, ne reconnaissant que trop tard la seule personne capable de pousser des exclamations sans hausser la voix plus qu’il n’était toléré dans un sanctuaire.
— Summirat, très chère, réussit-elle à répondre en forçant un ton réjoui.
— Je ne savais pas que tu fréquentais les temples ! Oh, mais que je suis sotte, nous bloquons le passage. Pose tes offrandes et nous discuterons dehors ! Vraiment, je n’en reviens pas de te voir ici !
A contrecœur, Danatu déposa ses achats sur les autels déjà abondamment chargés, puis suivit Summirat vers la cour. Elle aurait dû se douter qu’elle risquait de rencontrer ici celle qu’elle – et toutes les femmes d’Aqram – fuyaient comme la peste. Tristement, elle contempla la robe d’un violet fade aux rosettes vermillon, dont la coupe semblait dater du millénaire précédent ; le visage mal poudré ; l’éternel sourire figé sur des lèvres molles, dévoilant des dents d’ânesse. Au moins n’était-elle pas au courant des tristes évènements de la veille, elle ne pourrait donc pas verser de sel sur sa plaie.
— Sais-tu qui j’ai croisé récemment ? reprit la dévote une fois à distance du naos. Sawash et Azara ! Cela faisait une éternité que je ne les avais pas vues. Elles m’ont appris quel malheur t’avait frappée…
Dieux ! frémit Danatu. Mais à quelle vitesse les ragots vont-ils donc dans cette ville ?
—Je suis bien peinée pour toi, ma chère, continua Summirat. Oh ! C’est donc pour cela que tu viens prier la Dame Très Attentionnée ?
— Précisément, répondit la jeune femme affligée. J’implore Bellitu pour que mon animal égaré retrouve sain et sauf le chemin de sa maison.
— Et tu as bien fait ! Oh, maintenant que j’y pense, c’est vraiment drôle, Sawash ne racontait donc vraiment que des sottises…
— Des sottises ?
— Oui ! Tu sais, je ne t’apprendrai rien en te disant que Sawash a toujours eu un sens de l’humour particulier. Quand elle m’a expliqué que vous vous étiez vues hier, elle avait l’air d’insinuer certaines choses… Bien sûr, je vois bien maintenant qu’elle plaisantait. Tu ne pousserais pas la mise en scène jusqu’à venir faussement prier au temple ! Pas toi, haha !
Danatu commençait à avoir peur de comprendre.
— Summirat, très chère, je te prie de m’éclairer. Qu’est-ce donc que cette histoire de mise en scène ?
— Oh ! Et bien, Sawash avait l’air de penser que, peut-être, tu aurais pu chercher à te moquer d’elle et des autres. Que tu leur avais montré un vieux chat ramassé dans la rue en leur faisant croire que tu l’avais payé très cher, mais que pfut ! au moment opportun, tu l’avais fait disparaître pour que personne ne remarque la supercherie. Tout ça parce que ton mari refusait de t’acheter un animal familier. Un peu tiré par les cheveux, si tu veux mon avis, mais…
— Ah, oui, je reconnais bien là l’humour de Sawash !... Oh ma chère, tu m’excuseras mais je dois vraiment y aller à présent, mon mari m’attend à la maison. C’était… euh, un véritable plaisir de te revoir.
Et Danatu s’enfuit de la cour du temple en toute hâte – oubliant, dans sa précipitation, qu’elle n’avait même pas fait brûler ses cônes d’encens.

Ah, la garce ! fulminait-elle sur le chemin du retour. L’abominable garce ! Elle savait que ses amies allaient se montrer jalouses, qu’elles devaient se réjouir secrètement de son malheur – ce n’était pas de telles créatures qu’il fallait attendre de la compassion. Mais ça ! Faire courir de tels bruits ! Par tous les dieux, si même Summirat en avait eu vent, c’est que Sawash et les autres faisaient activement courir la rumeur dans tout Aqram. Elles allaient se rendre auprès de chaque femme de la bonne société, déversant leur poison, insinuant sans doute qu’elle était à demi-folle et que, dans sa frustration, elle avait inventé un stratagème pathétique pour tenter de se mettre en valeur. Et la rumeur allait enfler, jour après jour, jusqu’à prendre des proportions inimaginables… Danatu connaissait fort bien le procédé, pour l’avoir souvent vu mis en œuvre, et y avoir même participé une ou deux fois. Il en fallait peu pour briser une réputation ; et, à Aqram, ces choses-là ne se réparaient pas.
Il fallait faire taire les mauvaises langues tout de suite, avant que la situation ne fût hors de contrôle. La solution était très simple : il suffisait de produire une preuve matérielle… et donc de retrouver d’abord Douceur-d’hiver, au plus vite. Cela était devenu, doublement, une nécessité vitale. Danatu allait demander à Isham d’augmenter la récompense promise pour le chat – la doubler, la tripler, peu importait. Et elle allait mener elle-même les équipes d’esclaves à la recherche de son animal, rue après rue, jardin après jardin, quartier après quartier. Pas de repos, tant que Douceur-d’hiver ne serait pas de retour chez lui sain et sauf.

Danatu rentra chez elle aussi bouillante que les eaux des Enfers, et marcha d’un pas décidé vers la salle où son époux travaillait.
— Maîtresse, tenta de la retenir l’intendant, le maître reçoit un hôte, il ne doit pas être dérangé…
— Arrière ! dit-elle en forçant le passage. L’invité de mon mari patientera, je n’ai plus aucun temps à perdre.
« Cinq drachmes », pouvait-elle entendre. « Douze ! Je ne partirai pas avec moins, seigneur-marchand. »
Sans ménagement, elle tira le rideau qui séparait la salle de réception de la salle de comptes… et s’arrêta net. Une odeur désagréable assaillait ses narines. Pouvait-elle provenir de l’homme qui se tenait, manifestement surpris, à côté d’Isham ? C’était à n’en pas douter un roturier, le teint brun, vêtu d’une tunique sale et d’un bonnet avachi. Pourtant cela ne sentait ni la sueur, ni la pisse ou la crasse – fragrances les plus répandues parmi le bas peuple. Danatu vit son mari, très gêné, se lever et tenter de la faire sortir :
— Danatu !... Ce n’est pas le moment, mon épouse ? Reviens quand j’en aurai fini avec…
Mais elle, avisant un éclat rouge sur la table, et reconnaissant immédiatement un des rubans cerise de Douceur-d’hiver :
— Oh, Isham ! Ca y est, quelqu’un l’a retrouvé ?! Isham…
Seulement alors avisa-t-elle le sac de toile épaisse aux pieds du roturier, autour duquel tournaient de grosses mouches vertes et dont semblait provenir l’étrange odeur. Alors seulement, lentement, si lentement, la lumière commença à se faire dans son esprit. Elle associa la bribe de discussion perçue, le ruban rouge, la mine furieusement embarrassée de son époux. Et surtout, l’odeur ! L’odeur qui maintenant la saisissait à la gorge, lui piquant le nez et les yeux : l’odeur d’une dépouille restée trop longtemps au soleil. Ni une, ni deux : un rideau noir tomba, elle se sentit perdre pied, et un battement de cœur elle était évanouie.

_________________
Amarthan Locëcundion, Fils du Dragon
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
Arduilanar
L'Effrayant
avatar

Messages : 8176
Date d'inscription : 20/08/2008
Age : 24
Localisation : En exil dans le Vieux Monde

Feuille de personnage
Nom: Arduilanar
Race/Faction: Asur
Détails: Seigneur de Caledor

MessageSujet: Re: Le Chat   Jeu 10 Sep - 21:20

— Oh, mon épouse, les dieux soient loués ! Apportez-lui de l’eau fraîche, vite, et faites brûler des herbes pour chasser le mal !
Danatu revint à elle doucement, et reconnut le visage d’Isham penché avec anxiété au-dessus d’elle. Rapidement cependant sa vision se troubla, car ses yeux s’embuèrent de larmes et elle commença à hoqueter.
— Ma Douceur… Ma Douceur…
— Là, là, fit son époux en tentant de se montrer apaisant. Je suis… profondément navré. Je ne voulais pas que tu l’apprennes – pas de cette façon. Mais tu m’as pris de court en entrant dans mon bureau comme tu l’as fait…
— Isham, parvint-elle finalement à articuler entre deux violents sanglots. Il faut… il nous faut un autre chat !
— Excuse-moi ?
— Un autre chat, Isham… insistait-elle. Il faut retourner chez Yaha, qu’il nous donne un autre chat !
— Tu déraisonnes, répondit le seigneur-marchand dont la chaleur avait quitté la voix. Ce qu’il te faut, ce sont les soins d’un guérisseur, et surtout du repos. Chasse donc de tes pensées ce… cet animal.
— Tu ne comprends pas, continua-t-elle d’une voix blanche. Un autre chat, le même… Ou je suis perdue. Humiliée. S’il te plaît, Isham… On va traîner mon nom dans la boue, me traiter de jalouse, de menteuse ; de folle qui s’est inventée un chat chimérique, pour combler sa frustration et pouvoir s’en prévaloir auprès des autres…
— Je ne veux pas en entendre parler ! finit-il par éclater. Tu débites des sornettes qui n’ont ni queue, ni tête ; tu es ébranlée par le choc et tu ne sais plus ce que tu dis. Mais comprends bien ce que je vais te dire : nous n’aurons pas d’autre chat ! Jamais !
Et, furieux, il quitta la pièce, la laissant seule avec sa douleur et ses pleurs incontrôlables.

Le seigneur-marchand regretta rapidement ce court accès de colère. Son épouse n’avait plus sur le moment le plein contrôle de sa raison, c’était évident ; et d’ailleurs, après une longue nuit d’un sommeil de plomb, elle n’avait plus mentionné le sujet. C’était quand même un peu de sa faute, songeait-il avec remords. Il n’aurait peut-être pas dû ergoter avec la récompense à l’homme qui lui avait ramené le chat ; mais enfin, il avait promis quinze drachmes pour un animal vivant, pas pour cette infâme carcasse dévorée par les mouettes ! Et puis, il n’imaginait pas que la virée dévote de son épouse serait aussi vite soldée.
Il aurait voulu se consoler en pensant que, tôt ou tard, elle aurait dû apprendre la nouvelle, et qu’il n’aurait de toute façon pas su le lui cacher bien longtemps. Mais cela ne changeait rien au fait qu’elle allait maintenant passer plusieurs jours à se morfondre, et une épouse déprimée signifiait abstinence forcée. S’il voulait éviter d’avoir à chercher ailleurs, Isham devait essayer d’alléger son chagrin et hâter sa guérison. Et pour lui changer les idées, quoi de mieux qu’un autre petit animal à fourrure ?
Pas un chat, non — il en avait soupé. Il s’était déjà fait arnaquer une fois par le gros Dahirien, et ne comptait pas lui faire le plaisir de retomber dans le même piège. Mais un petit singe, pour distraire sa femme avec ses pitreries ? Ou plutôt, bien mieux, un chien. Un animal fidèle et qui ne risquait pas de s’enfuir, voilà ce qu’il fallait ; le choix le moins original était aussi le plus sûr. Isham allait devoir retourner chez Yaha, le petit homme mielleux détenant apparemment le monopole du commerce de ces animaux sur Aqram ; mais si c’était pour le bien de Danatu…

Le seigneur-marchand avait prévu de superviser l’inventaire de ses entrepôts ; mais une fois le premier fini, il avertit son contremaître qu’il vérifierait le résultat des suivants le lendemain, et il se fit porter jusqu’à la grande bâtisse blanche qu’il connaissait bien désormais.
Comme quelques jours plus tôt, Isham descendit de son palanquin devant le bâtiment, puis se fit ouvrir les portes par l’esclave préposé à la tâche. Mais il ne fut pas, cette fois-ci, assailli par le bedonnant maître des lieux. A la place, il fut accueilli par un garçon d’une dizaine d’années, sans doute un apprenti, voire même un parent du Dahirien, car il avait le même teint pâle typique des habitants de la péninsule. Maintenant qu’il y pensait, le seigneur-marchand se demanda si ce n’était pas lui qui les avait servis, Danatu et lui, lors de leur visite.
— Seigneur, fit le garçon révérencieusement, le maître Yahaliuma négocie actuellement avec une de ses nobles clientes, mais il sera à vous dans un instant. Si vous voulez bien prendre place…
Isham s’installa un peu de mauvaise grâce sur les banquettes où Yaha leur avait servi son interminable bagout, et décida de prendre son mal en patience. Il grignota distraitement les petits gâteaux à la pistache que l’apprenti avait disposés sur la table basse, réfléchissant à la manière dont il allait présenter les choses. Il ne pouvait pas, bien sûr, aller avouer au Dahirien qu’ils avaient perdu le chat acheté à prix d’or au bout de trois jours seulement. Mais il pouvait toujours prétendre que le petit animal avait besoin de compagnie : voilà qui justifierait en toute simplicité l’acquisition d’une nouvelle bête.
Fier de lui, il engloutit presque tout le plateau de pâtisseries, les accompagnant de coupes de l’étrange boisson à la rose qui avait été servie avec. Puis, trouvant le temps long, il alla chercher le garçon pour savoir si son maître avait bientôt fini.
— Maître Yahaliuma sera très bientôt disponible, s’empressa de répondre celui-ci. Peut-être désirez-vous d’autres gâteaux ? Nous en avons aux amandes, à la cerise noire… Ou bien davantage de rafraîchissements ?
— Cela ira, merci, bougonna Isham en songeant qu’il était inutile de charger plus avant sa vessie.
Ne tenant plus guère en place, il commença à faire les cent pas dans la salle de réception, examinant la décoration : des tapisseries dariotes montrant des scènes de chasse, des meubles délicats incrustés d’ivoire… Le Dahirien était peut-être insupportable, mais force était de constater qu’il avait bon goût. S’approchant de la salle aux insectes – mais se retenant bien d’y pénétrer – Isham crut entendre les échos d’une conversation lointaine ; comme des éclats de voix, en fait, atténués par la distance et l’épaisseur des murs. En y prêtant attention, l’une desdites voix lui paraissait mystérieusement familière…

— Noble dame, je regrette, mais ce que vous me demandez est tout à fait impossible. Le contrat ne prévoit aucune clause de ce genre, ainsi que vous pouvez le vérifier par vous-même.
Le petit homme replet avait beau se montrer amène et toujours souriant, il était dramatiquement inflexible. Danatu s’en serait arraché les cheveux ; elle n’avait pas prévu cette difficulté.
— J’ai bien compris que vous ne vous portiez pas garant en cas de fuite, insista-t-elle encore une fois. Je ne vous demande pas de me donner un de vos chats restants ; je vous propose de vous l’acheter.
— Avec quel argent, noble dame ? Vous m’avez dit vous-même ne pas transporter sur vous une somme suffisante, et vous ne pouvez pas signer de contrat au nom de votre mari. Cela reviendrait exactement au même que vous donner l’animal, et cela je ne saurai m’y résoudre, même si cela me peine de devoir refuser votre requête.
— J’ai des bijoux, essaya Danatu. Je vous les laisse en gage de ma bonne foi ; je reviendrai payer le reste avec mon époux.
— Hélas, je ne dirige pas une maison de créance. Si vous voulez un de mes chats, ou n’importe lequel de mes animaux d’ailleurs, il vous faudra d’abord amener la somme, ou bien un engagement de votre époux. Je m’étonne, d’ailleurs, que le seigneur Isham ne vous accompagne pas aujourd’hui ; les choses en auraient été grandement facilitées.
La jeune femme, désespérée, en était réduite à jouer son va-tout :
— Allons, maître Yaha, commença-t-elle lascivement, il doit y avoir moyen de s’arranger ? Il y a toujours moyen, pour celui qui cherche bien…
— Je ne vois pas de quel moyen vous parlez, répliqua un peu sèchement le petit homme. Maintenant, noble dame, si vous voulez bien…
— Danatu !
La jeune femme fit volte-face, et… Ô dieux, ô dieux, ô dieux. Cela ne pouvait pas être vrai. Pas lui ! Pas maintenant ! Prise d’une panique sans nom, elle parcourut la pièce d’un regard frénétique, à la recherche d’une issue, une porte, une fenêtre, n’importe quoi – bien inutilement, car en moins de trois pas son époux l’avait rejointe et fermement saisie par le bras.
— Seigneur Isham ! s’exclama gaiment le marchand de Dahir. Vraiment, vous ne pouviez mieux tomber…
— Maître Yaha, répondit celui-ci lapidairement, comme toujours c’est un plaisir de vous voir.
Puis, sans plus de cérémonie, il tira son épouse morte de honte jusqu’à l’extérieur.

Danatu était mortifiée, pétrifiée de terreur. Le chemin du retour fut fait dans un silence glacial, mortel ; son mari ne lui adressait pas un mot, mais elle imaginait bien tous les reproches silencieux qui lui étaient faits. « Tu me couvres de honte. » « Tu déshonores le nom de ton époux. » Elle aurait voulu le supplier de plutôt lui adresser la parole, fut-ce un seul mot, mais elle n’osa pas, de peur de voir s’embraser finalement sa colère. Une fois devant leur demeure, Isham la fit descendre du palanquin, puis resta un long moment à la regarder. Danatu n’avait jamais vu briller dans les yeux d’Isham une haine aussi féroce, et elle se demanda ce qu’il comptait faire d’elle – la frapper, au mépris de milliers d’années de civilisation, comme un barbare l’aurait fait ? Finalement, il ordonna simplement à ses porteurs de reprendre la marche, l’abandonnant tremblante et pantelante devant la porte.
Isham ne revint pas ce soir-là. Au petit matin, pourtant, elle entendit le son de sa voix au rez-de-chaussée ; mais elle était bien trop apeurée pour descendre et lui parler. Une nouvelle nuit il la laissa seule, puis une autre encore ; et Danatu eut rapidement la confirmation, par le bruit public, que son époux s’affichait au bras d’une maîtresse. Et bien, s’efforçait-elle de penser, je ne suis pas la première femme à qui cela arrive. Cela passera.
Elle ne voulait plus guère sortir de chez elle, de toute façon. Elle avait eu vent des rumeurs toujours plus affreuses qui couraient sur son compte, alimentées maintenant par le départ de son époux, et elle ne se sentait pas prête à affronter de face l’opprobre et la diffamation. Ses seules sorties se trouvaient être celles qui la menaient au temple, qu’elle avait pourtant évité toute sa vie ; elle apprécia même de trouver en Summirat ce qui se rapprochait le plus d’une oreille attentive, loin des ignobles ragots colportés par Sawash et les autres femmes.
Isham, cependant, ne semblait pas pressé de regagner le lit conjugal, et les semaines passèrent sans que son épouse le croisât plus d’une ou deux fois.
— Comptes-tu me répudier ? demanda-t-elle lorsqu’elle parvint enfin à obtenir une conversation avec lui. Isham se contenta de rire :
— Et devoir prendre une nouvelle épouse ? Je suis trop vieux pour ces sottises.

Peu de temps plus tard, Danatu apprit qu’il avait offert à sa maîtresse un chiot de chez le Dahirien, et alors elle explosa. Elle provoqua un terrible scandale dans la cour du temple, accusant les dieux d’être source de tous ses malheurs et blasphémant d’une horrible façon ; elle fit pâlir d’horreur Summirat, qui après ce jour refusa catégoriquement de lui adresser la parole et se mit à la fuir comme elle-même, jadis, la fuyait.
A présent tout à fait seule, Danatu se cloîtra de façon définitive derrière les murs de sa maison. Pour seule compagnie elle avait ses esclaves, qui la craignaient pour son irascibilité et ses sautes d’humeur ; pour unique réconfort, les plats de son cuisinier, passant ses jours vautrée sur sa banquette à manger des pâtisseries sucrées et collantes, s’empâtant et se ramollissant à chaque bouchée. Elle avait été abandonnée des dieux et des hommes, elle qui avait tout eu. Et même si elle le savait mort depuis longtemps, une part d’elle-même ne pouvait s’empêcher d’espérer qu’un jour, le chat allait revenir, et qu’avec lui tous ses tourments disparaîtraient. Figure mystique et salvatrice, elle le voyait parfois s’avancer nimbé d’une lumière blanche, fièrement paré des ornements qu’elle avait disposé dans sa fourrure éclatante ; et marchant à sa suite, son mari, ses amies – réapparaissaient sa réputation, même, et sa beauté passée. C’était toujours alors qu’elle revenait à la réalité : le petit corps avait disparu, jeté avec les ordures dans le vilain sac de toile brute où il avait été ramené. Elle ne verrait plus jamais le chat, et elle resterait seule. Aussi longtemps qu’elle vivrait.


_________________
Amarthan Locëcundion, Fils du Dragon
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
Arduilanar
L'Effrayant
avatar

Messages : 8176
Date d'inscription : 20/08/2008
Age : 24
Localisation : En exil dans le Vieux Monde

Feuille de personnage
Nom: Arduilanar
Race/Faction: Asur
Détails: Seigneur de Caledor

MessageSujet: Re: Le Chat   Jeu 10 Sep - 21:20

Un évènement agita les cuisines, quelques deux mois après le départ du maître Isham, mais passa pourtant inaperçu dans le reste de la maison. Gindibu, l’imposant eunuque pâtissier, était en train d’apporter la touche finale à ses dernières réalisations : de petits cylindres dorés, obtenu en roulant plusieurs épaisseurs d’une pâte extrêmement fine autour de morceaux d’orange au miel, puis en les faisant revenir dans du beurre clarifié. D’un geste habile, l’eunuque saupoudra chaque cylindre d’une pincée de cannelle – en se montrant fort précautionneux, car la cannelle était importée de très loin, et valait une véritable fortune. Il avait presque terminé quand un cri affreux le fit sursauter, provenant de l’arrière-cuisine – fort heureusement, il ne lui restait qu’une toute petite pincée d’épice entre les doigts, car sous le coup de l’émotion il avait tout lâché d’un coup. Maugréant des injures dans sa langue d’origine, il héla Zar, l’ancienne femme de chambre reléguée au lavage de la vaisselle.
— Par les tétons de Bellitu, Zar ! grogna-t-il. Va donc vérifier ce que fait le jeunot. Gare à lui s’il a encore renversé quelque chose !
La femme s’exécuta servilement. Elle n’avait toujours pas digéré sa chute brutale dans la hiérarchie des serviteurs de la maison ; mais au moins, pensa Gindibu, elle obéissait sans faire de vagues. Pas comme le petit jeune – toujours à montrer trop d’entrain dans ce qu’il faisait et plus volontaire qu’adroit, il réussissait toujours à causer des catastrophes.

Zar observa le visage du garçon dont les yeux pétillaient de malice. Né dans les chaînes, de parents inconnus ; comme tant d’autres, il avait reçu le nom de Qallu, signifiant simplement « esclave ».
— T’as vu ça, Zar ? annonça-t-il fièrement. Il a réussi à grimper par la fenêtre, c’te sacré animal, mais un bon coup de bâton, et vlan ! Je l’ai arrêté net.
Gindibu finit par faire son apparition lui-même, déplaçant sa masse avec difficulté :
— Par les dieux, garçon, à quoi as-tu encore joué ?
— J’ai tué c’te gros rat ! crâna l’intéressé.
— Ce n’est pas un rat, voyons, intervint Zar. C’est… un chat ?
Elle se pencha sur le corps de l’animal qui gisait entre deux grandes urnes de farine. Elle en avait rarement vu un aussi affreux. Son pelage d’un gris miteux était élimé et se détachait par plaques entières ; il portait les marques de nombreuses bagarres, voire de maltraitance : des cicatrices plus ou moins refermées zébraient son corps maigre, sa queue tordue avait sans doute été cassée ; et, maintenant, une plaie hideuse le défigurait, résultat du coup de bâton du jeune esclave.
— Mais… je vois ses flancs se soulever, il respire encore !
Avec d’infinies précautions, la servante commença à tâter la tête de l’animal. La blessure était très laide, mais elle n’avait pas l’impression que le crâne ait été ouvert. Avec dégoût, elle vit aussi que les oreilles du chat étaient infestées de tiques grosses comme des pois chiches ; plusieurs étaient rassemblées autour d’une vilaine boursouflure. En essayant de l’examiner, Zar fit jaillir une giclée de pus et de sang, arrachant un cri ravi à Qallu, puis elle sentit une pointe dure entre ses doigts.
Le chat devait être revenu à lui, à présent, car il miaula faiblement quand on lui retira l’épine. Zar la regarda, pensive ; on aurait dit du métal.
— Qu’est-ce que c’est ? demanda le garçon. Il s’est pris dans un hameçon de pêche ?
— Je ne crois pas. On dirait plutôt… le crochet d’une boucle d’oreille.
Puis, se rendant compte de ce qu’elle venait de dire, elle partit d’un long rire, hystérique et saccadé, jetant sa tête en arrière comme une démente.
— Cornes de Bel ! s’exclama l’eunuque. Qu’est-ce qui lui prend ?
— La boucle, continua-t-elle de rire. La boucle de bronze doré de la maîtresse !
La face joufflue de Gindibu blêmit, prenant une blancheur de mort.
— Par le con d’Abar, souffla-t-il, garçon, qu’as-tu fait ?
— Quoi, la boucle de la maîtresse ? répondit Qallu qui commençait à paniquer. C’est pas son chat, quand même, dites ? J’l’avais vu, son chat, basht, tout blanc et tout doux, ça peut pas être çui-là ! Ca peut pas être çui-là !
— Dieux tout-puissants, balbutia l’eunuque en suant à grosses gouttes. Il ne faut pas qu’elle voit ce que tu – ce que nous avons fait. Elle nous fera fouetter jusqu’à ce que la chair se décolle de notre dos, jusqu’à nous tuer…
Le garçon commençait à gémir, les larmes et la morve coulant sur sa figure. Gindibu posa une de ses grosses mains sur sa petite épaule :
— Pas le choix, jeunot. On va l’achever discrètement, puis le faire disparaître. Et surtout prier, prier pour que la maîtresse ne l’apprenne jamais !
Et Zar, toujours, riait à s’en rompre la gorge.

_________________
Amarthan Locëcundion, Fils du Dragon
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
Contenu sponsorisé




MessageSujet: Re: Le Chat   

Revenir en haut Aller en bas
 
Le Chat
Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Revenir en haut 
Page 1 sur 1
 Sujets similaires
-
» déclaration de guerre offcielle - Goebls VS le Chat & Benjamin
» Master-chat [Accepté]
» Chat montant (minou et pas Yves)
» Chat-Minou à bord
» Probleme avec le chat de ZDaemon

Permission de ce forum:Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum
Les Flammes de la Guerre :: Grande Bibliothèque d'Altdorf :: Autres Fic-
Sauter vers: